" Le couple et son paradoxe, une dynamique entre crainte de la perte et nécessité de se séparer "

Auteurs(s) : Christelle Bausson

   

"Nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais plus irrémédiablement malheureux que si nous avons perdu la personne aimée ou son amour" S. Freud.

 

Une perte de sérénité ou la nécéssité de travailler sur ses " peurs"

 

Pour chacun des partenaires, la rencontre amoureuse implique toujours une désorganisation de l'aménagement de l'espace psychique qui lui était antérieur et cela peut être source de souffrance psychique. Une relation à deux va naître, va se construire pour tenter de définir un commun, partagé.

 

Comment se débrouille l’individu, afin d’obtenir une satisfaction, tout en maintenant à distance, la souffrance inhérente, aux aléas de cette relation à deux ? Comment va-t-il s’y prendre, afin de renoncer à une pulsion psychique sans ressentir d’insatisfactions ?

 

Les couples ne se rencontrent pas par hasard. Deux personnes au même niveau d’identification, concernant la difficulté à se séparer, peuvent se choisir, malgré une vie difficile menée ensemble, parce qu’elles sentent inconsciemment qu’elles ne se sépareront pas. Même si elles sont en désaccord, et que rien pour un observateur extérieur n’explique le maintien du couple ensemble, elles se rejoignent sur cet affect là, se sentant sécurisées, ressentant la même sensibilité, les mêmes angoisses et les mêmes difficultés concernant la peur de se séparer.

 

Le sens et l'intensité du signifiant "je l'aime" dans un couple, n'a pas la même connotation et ne veut pas dire la même chose d'un individu à l'autre. « Je t’aime, surtout ne m’abandonne pas », ou le « Je t’aime, surtout aime-moi, valorise moi » ?

Les mots de l'amour sont singuliers, empreints de subjectivité, d'un certain mystère dans ce qu'ils viennent convoquer en soi. Généralement, derrière ce langage, véritable sublimation du désir, témoin de la passion, de l'affection ressentie, il y a toujours de l'implicite, du non dévoilé.

 

D'un point de vue psychologique, on peut comparer la relation amoureuse à une situation créant une sensation de manque incommensurable chez certaines personnes. Au lieu de protéger l’individu, le sentiment amoureux le plonge dans un vécu psychique encore plus précaire. Malgré cela il continue à rechercher inlassablement la considération de l'objet d'amour, même si cette situation singulière l'altère trop… Ce manque devient une source de souffrance parce que la personne vit la situation amoureuse dans un état de très grande dépendance.

 

Quand deux partenaires du couple ont chacun, douloureusement, vécu dans leur histoire personnelle une séparation, un deuil, l’abandon et ne l’ont pas suffisamment travaillé, ils auront d’autant plus de probabilité de rejouer inconsciemment cette douleur dans l’espace du couple et d’autant plus de difficulté à envisager l’incertitude de la permanence de l’autre, c'est-à-dire l’altérité. Les partenaires vont devoir alors faire un travail psychique pour accepter l’incertitude de la permanence de l’autre.

 

Ce travail devient compliqué quand les partenaires se sentent en couple comme "UN". C’est ce qu’on appelle "la passion de la passion", les personnes expérimentent cet état et restent dans une sorte d’idéal “il n’y a pas mieux que ce partenaire-là”. Cela ne leur permet pas d’élaborer la notion de séparation. Mais s’il n’y a pas de séparation, il n’y a pas d’autonomisation, juste une forme d’identification. Dans un couple, cette forme d’identification peut être sournoise. De manière générale, les dysfonctionnements dans le couple sont liés, à une non-élaboration de la notion d’indépendance et d’autonomie.

 

Quelle "angoisse de la séparation" leur relation réveille-t-elle ?

 

Ils manifestent une insuffisante sécurité dans les investissements affectifs. Qu'est ce qui a tant déçu le sujet dans le passé pour avoir si peur de s'attacher à nouveau ou pour avoir si peur de la séparation ou point de ne plus profiter du lien à l'autre ? Et Freud nous dit, ce n’est pas tant les éléments traumatiques, en soi qui comptent, que leur force traumatique, c'est-à-dire la représentation intériorisée que le sujet s’en fait.

 

Selon la théorie d’attachement de John Bowlby, dans le rapport mère-enfant, il existe d’abord, «une phase de protestation», l’enfant tente de retrouver sa mère énergiquement, puis «une phase de désespoir», l’enfant semble alors plus passif dans sa recherche, puis «une phase de détachement», ou il semble cette fois ne pas se préoccuper d’elle. Si ça ne dure pas trop longtemps, ce détachement sera provisoire.

 

La phase de protestation, à son tenant à l'âge adulte dans ce que l’on peut appeler l’angoisse de séparation. Le désespoir de l’enfant est un peu le chagrin et le deuil du sujet adulte, le détachement, sera la mise en place à l'âge adulte de mécanismes de défense, qui aideront le sujet adulte à ne pas être envahi par la possible déception suscitée par le refus de l’autre, ou par sa trop grande demande. Quant à la perte réelle de la mère ou du père, beaucoup d’analystes disent qu’aucun jeune enfant ne dispose d’un self assez fort pour mener un deuil à bien, c'est-à-dire à son terme, Bowlby répond à cela que les enfants ont besoin, ces conditions ne sont pas suffisamment là malheureusement, d’un apport positif à la famille avant le décès, d’une personne fiable les prenant en charge pour les consoler.

 

«Et si, dans la petite enfance, et plus particulièrement durant les six premières années, nous sommes trop privés de la mère dont nous avons besoin et que nous appelons de nos vœux, alors nous serons peut-être gravement blessés, affectivement. On a d’ailleurs comparé semblable privation dans les premières années de la vie à une brûlure grave. La douleur est inimaginable. La cicatrisation est longue et difficile. Le mal, sans être mortel, sera peut être définitif»

 

Et Judith Viorst nous dit: «Toutes nos expériences de perte se rapportent à la perte Originelle, celle de l’ultime relation mère enfant. En effet, avant d’affronter les séparations inévitables de la vie quotidienne, nous vivons en état d’unicité avec notre mère»

 

Accepter le manque et la présence de l’autre comme un paradoxe nécessaire au développement du couple

 

L'objet d’amour peut faire naître plaisir et souffrance, «c’est en passant par une relation passionnelle que le petit d’homme découvre l’amour. » «L’objet» et le «je» surviennent ensemble, sur la scène psychique, c’est la raison pour laquelle à l'âge adulte «trouver l’amour » c’est en quelque sorte, toujours «le retrouver», la personne se rappelle du sentiment ressenti.

 

L’enfant cherche et attend un amour sans limites, amour dont il serait le seul à profiter, de même à l'âge adulte, s’il n’élabore pas assez ce qu’il ressent, l'adulte veut inconsciemment que cet amour soit inconditionnel en souvenir à ce qu’il ressentait jadis. C’est en souvenir à ce ressenti de l’enfance, que l’adulte met du sens à la sensation de manque, auquel il se trouve confronté et cela va durer toute sa vie.

L’adulte saura attribuer plus ou moins de sens au manque, au cours des inévitables insuffisances auxquelles la vie le confronte et cela, selon la façon qu’il a eu de vivre dans l’enfance les évènements.

 

C’est donc dans l’acceptation de ce paradoxe que l’individu va devoir évoluer, c'est-à-dire en assimilant le fait que tout objet désirant et désiré, se donne et en même temps se refuse. Quand l’adulte a accepté que le manque de l’objet soit aussi fondamental que sa

présence dans sa relation à l’autre, il s’éloigne déjà d’une forme de toute-puissance. Le «je » du sujet et le «je » de l’autre apparaissent en même temps. La qualité de cet objet interne et de son investissement va déterminer les capacités plus ou moins fortes du sujet à atteindre l’autonomie.

 

C’est ainsi que l’Autre par les nécessaires résistances qu’il montre à l’individu dans la relation, entraîne une mise en cause nécessaire de l’architecture narcissique. Une oscillation constante va avoir lieu, puisque l’amour de l’autre n’est pas entièrement adressé au sujet.

 

« En effet, le couple oscille toujours entre l’aspiration fusionnelle et les besoins défensifs de cette individualité jamais totalement assurée. ...malgré les déclarations d’indépendance, déni des aspirations fusionnelles, qu’exige la culture contemporaine. » (Jean-G Lemaire, Les mots du couple, Petite bibliothèque Payot, 199. Paris)

 

Conclusion

 

Les angoisses individuelles d'abandon, ainsi que certaines répétitions au sein de la relation ne sont pas inéluctables. Elles se jouent dans l’espace et l'expérience du couple afin de comprendre quelque chose de son fonctionnement inconscient. Bien que souvent douloureux sur le moment, ces vécus ponctuels permettent paradoxalement de mieux se connaître individuellement et simultanément de grandir ensemble. 

 

Il n'est pas rare que lorsqu’une période de chamboulement est traversée ensemble, un travail psychothérapeutique soit fructueux car des remaniements psychiques importants ont lieu. Ces remaniements permettent des élaborations porteuses pour son cheminement personnel futur et aident dans sa progression dans la relation. Aussi une psychothérapie de couple  autour de cette demande initiale peut permettre de trouver la partition à jouer avec l’autre, une partition qui conviendra mieux également à son partenaire. 

 

Le couple est la fenêtre à partir de laquelle nous observons le monde, parfois le soleil brille, le ciel est bleu, parfois il y a une tempête. Après tout, ne laissons nous pas passer les orages dans le ciel avec attention et patience, en regardant par la fenêtre et en restant dans la sécurité de notre intérieur ? Peut être est ce possible lorsque l’orage arrive dans sa relation de couple de trouver en soi cette sécurité intérieure momentanément en attendant calmement que l'intempérie passe ? Cela peut demander un certain recul et “un travail” sur soi qui sont rendus possible grâce à la psychothérapie.